Troisième place - Daša Bahor, 14 ans (Slovénie)

 

Chère Daša,

Comment va la vie en 2047? Peut-être te souviens-tu de la raison pour laquelle j’écris cette lettre ou peut-être faut-il que je te rafraîchisse la mémoire. J’écris pour te rappeler à quoi ressemblait le monde. Il y a longtemps, en ce début de XXIe siècle, à l’époque où au moins une nouvelle de la guerre circulait chaque jour dans notre pays... Une guerre qui nous semblait à tous si lointaine au début, mais qui est rapidement devenue une sirène d’alarme quotidienne annonçant de nouvelles victimes et nous forçant à nous rendre compte que même notre petit coin de paradis n’était pas épargné par les terribles évènements qui se déroulaient autour de nous.

Aujourd’hui, il m’est impossible d’imaginer où je me trouverai dans 31 ans et demi, quand je lirai cette lettre. Peut-être est-il plus facile de considérer l’avenir comme une réalité ne présentant pas autant d’aspects et de possibilités. Comme la guerre, par exemple. Une guerre peut continuer ou s’arrêter. Il n’y a pas d’autre option. Je sais que tous lutteront jusqu’au bout... Tous, donc il y aura une fin. La question est cependant: dans l’intérêt de qui?

Parfois la victoire peut causer plus de mal que de bien. Dans notre rage de vaincre, nous continuons souvent à nous battre jusqu’au moment où la défense fervente de notre pays et de nos proches dégénère en pure haine vis-à-vis de l’ennemi; à ce moment notre principal objectif n’est plus de nous protéger mais de détruire les autres.

Que nous reste-t-il dans un tel cas? Le petit cercle de personnes que nous avons réussi à sauver et la destruction, partout autour de nous. La haine que nous avons si vigoureusement combattue et que nous voulions réduire à néant s’est à peine atténuée et est prête à resurgir à tout moment pour frapper à nouveau.

C’est uniquement lorsque tout est fini que l’on se rend compte que l’on ne peut pas détruire la haine par la haine, de la même manière que l’on ne vainc pas l’obscurité par l’obscurité. Nous nous berçons d’illusions et nous nous persuadons d’avoir pris la bonne décision.

Pourtant nous ne pourrons jamais nous débarrasser de toutes les mauvaises choses: même lorsque le soleil brille, les ombres demeurent. Or une légère ombre vaut mieux que de s’engouffrer (et d’entraîner parfois involontairement tous ceux qui nous entourent) dans l’obscurité totale, chacun se retrouvant seul de son côté.

Ce n’est pas uniquement notre futur mais aussi celui de nos ceux qui nous sont chers qui en pâtit. Aussi bien au niveau personnel qu’à l’échelle de tout un pays. Très souvent, au lieu de nous unir, le malheur nous sépare seulement davantage et, au final, en nous concentrant sur un ennemi en particulier, nous perdons de vue notre objectif initial et la frontière entre amitié et trahison finit par s’estomper.

La personne qui m’a fait prendre conscience de ce qui se passait autour de moi était l’une des trop nombreuses personnes qui ont souffert de l’hostilité entre des peuples différents.

T’en souviens-tu?

C’était une belle journée ensoleillée et j’apportais certains de mes vieux vêtements à une organisation caritative du quartier qui était chargée de les distribuer à des réfugiés de guerre.

L’endroit fourmillait de monde et un volontaire stressé m’a simplement indiqué la direction de la zone où l’on triait les vêtements et m’a dit de mettre chaque chose à sa place. En arrivant dans la zone de tri, j’ai regardé autour de moi, perplexe, et j’ai remarqué une silhouette qui se penchait au-dessus d’une boîte pour y mettre quelque chose.

Je me suis précipitée dans sa direction. En m’approchant, j’ai vu qu’il s’agissait d’un garçon qui devait avoir mon âge, portant un jean sale et un pull qui était trop grand pour lui. Je lui ai tapoté sur l’épaule et lui ai demandé où je devais mettre les vêtements. Il m’a regardé surpris et m’a demandé: «Can help you?» J’ai acquiescé lentement et lui ai expliqué en anglais ce que je cherchais. Il m’a fait signe de le suivre et a commencé à marcher.

Un silence gênant régnait pendant que nous marchions, alors j’ai commencé la conversation en lui demandant pourquoi il m’avait parlé en anglais. Il m’a expliqué qu’il était arrivé par l’un des bus prévus pour les migrants et que lui, sa mère et sa sœur avaient réussi à obtenir un permis de séjour temporaire dans notre pays.

Je l’ai à nouveau regardé, stupéfaite. Sa peau était beaucoup plus foncée que celle de la plupart des gens d’ici et il parlait avec un accent qui semblait vaguement de l’Est. A la question suivante, à savoir comment il était arrivé ici, il m’a répondu que c’était une longue histoire et qu’elle ne m’intéresserait probablement pas. J’ai déposé les vêtements que j’avais apportés et je lui ai demandé s’il voulait venir boire quelque chose avec moi. J’étais vraiment intéressée par ce qu’il avait à dire.

Dans un coin tranquille d’un café tout proche, il a commencé à me raconter son histoire. Il m’a tout raconté: comment sa maison avait brûlé dans les flammes après un bombardement aérien, comment ils avaient dû prendre la route vers l’Europe avec comme seul bagage les vêtements qu’ils portaient sur le dos et comment ils avaient dû soudoyer la police pour que leur famille ne soit pas séparée.

Mais il m’a raconté que la véritable hostilité ne venait pas de ceux qui les avaient attaqués. Les personnes censées les aider à leur arrivée à destination, c’est-à-dire dans notre pays, étaient bourrées de stéréotypes par rapport à son apparence physique, sa religion et sa nationalité.

Encore aujourd’hui, alors qu’il cherchait à devenir un citoyen de plein droit, tout comme moi, il était confronté à des regards noirs et à des injures où qu’il aille. Chaque jour, quand il allumait la télévision dans l’appartement qu’ils louaient, il assistait à la même scène. Une peur irrationnelle par rapport aux gens comme lui, simplement parce qu’ils venaient de la même direction que l’ennemi.

Il était venu ici dans l’espoir d’une vie meilleure mais s’était retrouvé exclu et ses idées sur un monde plus juste s’étaient alors envolées comme des bulles de savon.

Je n'avais jamais pensé que quelqu’un pourrait autant souffrir pendant que nous nous bercions d’illusions et fermions les yeux face à la réalité en refusant d’aider ceux qui en ont besoin.

Alors j’ai pensé au monde dans lequel tu vis maintenant.

J’espère qu’il s’agit d’un monde nouveau, plus beau, dans lequel les différences seront acceptées, qui n’essaiera pas d’uniformiser les gens dans une sorte de version idéale de l’être humain. Un environnement où chacun se sentira en sécurité, sans exclusion, sans persécution. Un endroit qui ne laissera pas de place aux stéréotypes et aux préjugés qui nous empêchent de vivre ensemble en paix et qui provoquent des divisions entre nous, chacun restant parmi les siens, jusqu’à ce que toute la méchanceté apparaisse au grand jour.

Un monde dans lequel je pourrai dire à mes enfants que, lorsque j'avais treize ans, je vivais avec des personnes prêtes à aider ceux dans le besoin, soudées en un bloc solide qu’aucun mal ne pouvait séparer.

Au moment où j’écris cette lettre, je suis partagée entre des sentiments contradictoires, car ma raison me dit que mes espoirs pour l’avenir sont trop beaux pour être réalistes. Au fond de moi, je sens que tous mes rêves de paix dans le monde ne peuvent devenir réalité.

C’est peut-être vrai. Mais peut-être s’agit-il juste des pensées pessimistes de mon adolescence, qui sèment des idées noires dans ma tête pleine d’espoir. J’espère sincèrement que la seconde possibilité est la bonne. Ai-je raison?

Avec tous mes espoirs,

Daša