Deuxième place - Ivana Iliyan Yaneva, 15 ans (Bulgarie)

 

Chère Ivana (j’espère que tu es toujours aussi joyeuse et heureuse),

Comment vas-tu? C’est moi qui t’écris – cette gamine, heureuse et tendre, qui rêve en grand. C’est cette fille énergique qui avait l’habitude de parler tous les soirs aux étoiles. Cette créature dévouée qui veut donner de l’amour aux gens. Tu te rappelles?

Si tu ne te rappelles pas, ferme les yeux, respire profondément et reviens 30 ans en arrière. Rappelle-toi. Imagine-toi assise dans cette salle de classe ennuyeuse, et écoute les bruits joyeux de l’école toute proche. Imagine le bureau avec des dessins dessus, imagine que tu le touches et rappelle-toi...

Je suis sûre que tu me vois déjà. Mes cheveux bleus sont en bataille sur mes joues et mes yeux encore plus bleus se promènent dans la salle avec curiosité, cherchant toujours quelque chose, cherchant toujours quelqu’un. Tu peux voir la fille à côté de moi qui me fait des tresses. Deux tresses bien faites mais assez rigolotes. Tu souris. Ça te manque? Tu ne te coiffes certainement plus comme ça maintenant. Tu aimais tellement les tresses, tu trouvais qu’elles symbolisaient la liberté...

Soudain, la fille qui me coiffait s’éloigne, et tu vois là l’occasion de venir me parler. Tu t’assois sur ma chaise et tu me souris. Et moi, je reste là, perplexe. Tu me parais familière. Je te vois passer les doigts sur les dessins du bureau, te rappelant leurs histoires. Tu te souviens de l’enthousiasme avec lequel tu dessinais les anneaux de Saturne pendant le cours de mathématiques... de comment tu attrapais instinctivement ton stylo et dessinais des étoiles au lieu de triangles. Je continue de te regarder. Tu es un peu floue. Comme si la lumière pénétrait dans mes yeux et qu’elle cherchait à m’aveugler. Cette lumière m’empêche de te voir. Est-ce le destin? Suis-je condamnée à ne pas te voir? Tu hoches la tête en guise de réponse. Peut-être me donnes-tu des réponses?!

Je sais que tu es plus âgée. Tu n’es pas jeune, c’est certain. Ne le prends pas personnellement – dans mon imagination, tu as l’air super. Je t’imagine avec de légères rides de rire. Mais tes yeux ne sont plus aussi pétillants, plus aussi curieux et vivants. Tu dois être fatiguée. Ta vie n’est peut-être plus si simple maintenant. Tu n’as plus de bleu dans tes cheveux. Ça doit te manquer de ne plus avoir la mer dans tes cheveux. C’est fini. J’ai l'impression que je te manque aussi. Mais tu as toujours l’air géniale à ton âge. Même si je ne pense pas avoir envie de te ressembler. Tu comprends que je n’ai tout simplement pas envie de vieillir? Je n’ai pas envie de me perdre entre le travail et la famille, entre le bien et le mal, entre ici et là-bas. Je n’ai pas envie de me perdre. J’ai besoin de moi-même. J’ai besoin de garder mon esprit d’aventure. J’ai besoin de passer des nuits entières éveillée et d’avoir encore plus de conversations avec les étoiles, j’ai besoin de danses insouciantes sous la pluie de printemps, j’ai besoin de cet amour innocent sans limites. J’ai besoin de moi-même. Je n’ai pas peur qu’arrive un moment où je me perdrai en essayant d’attraper le temps.

«Il n’est pas nécessaire de courir après le temps», me dis-tu.

«Mais il passe très rapidement. Si je perds la course, alors je me perdrai moi-même», est ma réponse. Alors tu me souris, comme une sœur.

«Tu es si jeune... Tu ne comprends pas encore. Ma chère, la vie entière n’est qu’un instant. Tu fermes les yeux pour faire un vœu lors de ton 15e anniversaire et soudain tu as 30 ans. Tu souffles les bougies et tu as 45 ans. Il n’est pas nécessaire de courir après le temps. Il n'est pas nécessaire de le défier. Tu dois juste faire un vœu, ouvrir tes yeux tout doucement et garder le feu dans ton cœur aussi longtemps que tu peux. Profite. Construis des souvenirs... écris, prends des photos, dessine... fais de l’art. Et le temps sera marqué par tout ce que nous faisons. Nous ne pourrons jamais échapper au temps, mais nous pourrons arrêter la course un instant. Et ces moments dureront pour toujours. Et ces années, ma chère, les années ne sont rien. Ne laisse pas un chiffre définir qui tu es. Tu es la personne que tu choisis d’être. Pas la personne que les années peuvent essayer de faire de toi.»

Et c’est comme ça que notre conversation se termine. Maintenant nous nous regardons juste. Tu observes mon expression pensive et je ne peux qu’imaginer la tienne. Tu prends ma main et tu souris. «Est-elle toujours aussi jeune?», penses-tu. «Tant d’années à jouer du piano et tes mains sont toujours aussi petites». Tu passes tendrement ton autre main sur ma joue. Tu arranges mes cheveux taquins et tu entends le son familier de la cloche de l’école.

«Je dois y aller Ivana», dis-tu. Ta voix a changé. Peut-être es-tu en train de pleurer. J’ai envie de me jeter dans tes bras, et d’attendre mes 30 ans là, pelotonnée contre toi. Tu m’embrasses sur le front et tu souris.

«Nous nous verrons dans 30 ans. Maintenant je te connais.» Mais je n’ai toujours pas le temps de t’observer entièrement. Tu me fais un signe de la main et tu disparais. La lumière t’emporte. Comme si elle ne pouvait pas attendre pour te reprendre...

Je réponds à ton sourire et maintenant prête, je laisse ta main partir.

«Je te vois dans un instant», je te dis, et je laisse la lumière te reprendre.

Bien à moi,

Notre Moi de 15 ans

P.S. J’espère que l’âme du toi plus âgé appréciera le fait que je rompe toutes les lois temporelles et spatiales juste pour t’envoyer cette lettre. Donc s’il te plaît tiens-moi au courant quand tu la recevras.