Première Place - Nguyen Thi Thu Trang, 15 ans (Viet Nam)

 

Paradis, le premier janvier 2016

 

Bonjour, mon moi à 45 ans!

Cela fait donc près de quatre mois que j’ai quitté ce monde. Ce départ précipité m’a peut être donné une maturité qui m’aide à écrire cette lettre. Moi, le petit Alan Kurdi, citoyen syrien de trois ans, connu dans le monde entier pour m’être dormi sur la plage de Bodrum en Turquie sans plus jamais me réveiller, t’écrire – mon moi de 45 ans encore vivant en ce bas monde! Cela semble absurde n’est-ce pas? Puisque je suis déjà mort tu ne devrais pas exister! Mais pourquoi pas, puisque tout se passe comme dans un songe – toi et moi pareils! Les anges m’aideraient à te transmettre cette lettre.

Mon cher ami, en ce moment je me trouve au Paradis – un monde scintillant de merveilles! Il n’y a ni jour ni nuit! Le soleil, la lune et les étoiles brillent dans un univers clair comme du cristal. Maman, mon frère et d’autres âmes me sourient. Nous n’avons pas de pays, ne devons pas immigrer, ne faisons pas de distinction entre les religions, notre monde ne connait pas la violence ni le terrorisme… Nous sommes des âmes légères et sereines.

C’est le moment du réveillon. Du haut des cieux, nous pouvons contempler la terre entière. Nous pouvons voir les feux d’artifice lumineux qui éclosent dans la nuit et écouter des cloches chanter. Des contrastes de couleur brillent dans la nuit. Des zones de lumière splendides se juxtaposent à des pans entiers noir et silencieux. Le son des cloches alterne avec celui des canons, le bonheur surgit à côté des malheurs, la haine accompagne l’amour… Hélas, cette vie est maintenant bien loin! 

Mon cher moi de 45 ans, te souviens tu? Nous avons suivi papa et maman pour fuir la guerre et la violence de Kobani, attirés par le rêve d’une “terre promise” en Europe. Le rêve s’est interrompu une vingtaine de minutes à peine après notre départ. La mer était houleuse. J’ai crié: “Papa, ne meurs pas!”. Je me suis battu dans les vagues, ai essayé d’agripper à la vie, avec un effort désespéré. Mais que peut faire un enfant de trois ans en pleine mer dans le noir de la nuit ?

La mer m’a pris dans ses bras. Elle a été douce et au lieu de m’attirer vers ses profondeurs, elle m’a posé sur le sable, immobile. Te rappelles-tu de mon image d’alors: une petite silhouette vêtue d’un T-shirt rouge et d’un short bleu océan. Je portais toujours mes chaussures et mes bras s’étiraient le long du corps. Couché sur la plage, visage enfoui dans le sable, je semblais dormir. Et les vagues me berçaient dans mon éternel sommeil.

Mon image s’est vite répandue dans les medias et les réseaux sociaux. Que a-t-on dis de moi? “Désastre humanitaire à l’échelle mondiale”, “symbole du malheur du people syrien et de l’effort désespéré pour y échapper”, et “le monde entier s’est tu de honte” ou “une détresse qui éveille la conscience”… Et l’on m’a dessiné des ailes comme à un ange… Il ne s’agit pas d’une “exagération ou d’une “poétisation” d’une mort.C’est le pouvoir d’émouvoir d’une mort et la manière dont on adoucit la douleur. Mais quoi qu’il en soit, une réalité existe; une vie s’est terminée et un enfant reste éternellement âgé de trois ans. Ma famille et moi avons survécu aux bombardements d’une Syrie instable, mais avons perdu notre vie au cours de notre quête d’un havre de paix pour vivre. La mort est vraiment trop douloureuse et absurde. Hélas, trois ans! Une vie! Si la guerre et la violence n’existaient pas, si nous avions un bateau plus solide, si papa pouvait m’acheter un gilet de sauvetage, si les pays européens ouvraient leur frontière, si… je ne serais pas mort!

Mon corps a été rapatrié. Un long chemin de retour à la terre natale. Un retour après la mort. Un retour au pays que j’avais fui. Un retour pour être enseveli dans la terre. Un sort bafouée comme une épave humaine dans les vagues de l’océan! 

Mais je suis quand même connu et pleuré par un grand nombre de gens. Que sait-on des milliers ou même des millions d’autres morts? Des milliers d’immigrés ont perdu la vie lors de leur traversée de la Méditerranée, des meilleurs d’enfants sont morts de faim, de froid, de maladies, un certain syrien a écrit avant de mourir: “Merci à la mer de nous accueillir sans nous demander de visa…sans poser des questions sur notre religion…” Ainsi, il y a des morts qui suscitent l’indignation que l’opinion publique cherche à calmer, il y a des morts qu’on commémore mais il y a aussi celles qu’on oublie. Hélas! Est-ce seulement la mort qui puisse effacer l’ injustice ? Ou l’injustice suit l’homme jusqu’ à la mort?

Et depuis le calme et léger Paradis, du plus profond de mes douleurs d’un enfant mort, je vous écris, mon moi à 45 ans encore vivant en ce bas monde. Tu me demanderas pourquoi ne pas choisir un autre âge. Cher ami, je te choisis, mon moi à 45 ans, car à cet âge, l’ homme est bien défini dans ce monde. Si j’ étais toi – moi encore vivant à l’ âge de 45 ans – que serais je? Un père de famille? Un fonctionnaire?  Ou une personne capable de changer ce monde? Tu le sais bien, Steve Jobs, le fondateur de Apple a été un immigré aussi. Et où vivrais-tu? Serais-tu retourné en Syrie ou restée en Europe – cette terre promise? Comment serais le monde? Similaire au paradis où je suis? Penses-tu que l’âge de 45 ans est quelque chose de naturel? Non! Avoir 45 ans parfois reste un rêve qu’on ne peut réaliser. Qui me donnera et donnera à des enfants comme moi à l’âge de 45 ans? Qui nous donnera la vie? Comment faire pour que tout le monde ont leur âge de 45 ans, de 55 ans et encore plus?

Qui va répondre à mes questions, mon cher moi à 45 ans?

Amitiés,

Alan – qui est toi – depuis le Paradis